Ye-Jun Do et l’Élu des Dieux

Les pre­miers rayons du prin­t­emps avaient fait ap­paraitre l'herbe ten­dre par touffes éparses dans l'éten­due de neige des prairies d'Al­taï. Sur le flanc d'une mon­tagne, un boeuf musqué ébroua son long pe­lage brun avant de repren­dre une bouchée de ver­dure. Le soleil lui réchauf­fait l'échine et en con­tre­bas, un timide tor­rent d'eau de fonte promet­tait de déli­cieuses lam­pées à la fraicheur re­vi­g­o­rante. — “Avance !” s'écria Ye-Jun en ti­rant de toutes ses forces sur les cornes de sa mon­ture. Les maîtres m'ont donné une mis­sion et je ne les décevrai pas. “Ar­rête de brouter.” Pla­cide, le boeuf musqué avança jusqu'au lopin d'herbe sui­v­ant.

Huit mois au­par­a­vant, alors que les in­va­sions de l'Est se fai­saient de plus en plus pres­santes sur tout le pays, tous les élèves du mo­nastère de Haeinsa avaient été en­voyés de part le monde dans l'es­poir de réveiller l'un des Grands Élus des Dieux. Selon la prophétie de Hui­neng le Pa­triarche, seul l'un d'eux sera ca­pa­ble d'en­trer en médi­ta­tion avec les Dieux et de leur mendier la clé­mence d'une vie li­bre des Trois Désas­tres : in­cendies, tem­pêtes et inon­da­tions.

Ye-Jun Do avait qu­a­torze ans. Il était le plus je­une des élèves de Haeinsa et il pre­nait sa mis­sion très au sérieux. — “Avance !” Déjà trois fois, Ye-Jun avait cru faire la ren­con­tre d'un Grand Élu, et déjà trois fois ses es­poirs s'étaient avérés vains.

“Les Grands Élus des Dieux sont des être à l'aura im­mense”, avaient dit les maîtres lors de la céré­monie de dé­part. “Im­man­quable­ment, vous ressen­tirez au travers de leur po­ten­tiel mag­ique une ex­cep­tion­nelle ca­pac­ité à com­mu­nier avec les Dieux. Il n'ap­par­tien­nent pas au même plan que nous. Mais at­ten­tion, ils n'ont peut être ja­mais étés en­trainés et ce sera à vous de leur en­seigner les rudi­ments de la magie avant de pou­voir juger de leur po­ten­tiel. Choi­sis­sez sage­ment vos ap­pren­tis car cha­cun vous de­man­dera du temps et chaque échec est une vic­toire pour nos en­nemis. Et surtout n'ou­bliez pas...”

...ils peu­vent être n'im­porte qui, songeait Ye-Jun. N'im­porte qui.


Parce que les boeufs musqués sont par­fois tê­tus, Ye-Jun dé­cida de suivre la rive ver­doy­ante du tor­rent qui au fil des jours devint riv­ière puis fleuve ; et une se­maine plus tard une ville se dessi­nait à l'hori­zon.

L'im­pren­able cité marchande de Khovd, traver­sée de part en part par le cours d'eau lui-même ap­pelé Le Khovd, était une zone de troc im­por­tante en­tre les né­go­ciants d'épices ou de min­erai qui ar­ri­vaient de l'Ouest par galions et les no­mades tra­fi­quants de pier­res qui de­s­cen­daient des mines arc­tiques. Ye-Jun prit la di­rec­tion de la porte Nord dont s'échap­pait jusqu'à l'hori­zon une route com­mer­ciale en­com­brée d'une mosaïque de yourtes aux tons pas­tels.

Déjà à dis­tance, Ye-Jun pou­vait en­ten­dre le bour­don­ne­ment fréné­tique de l'ac­tiv­ité des marchés mais plus il s'ap­prochait et plus l'ef­fer­ves­cence de la ci­tadelle de­ve­nait pal­pa­ble. À la lisière du chaos des yourtes, son boeuf prît l'ini­tia­tive d'une pause au bon­heur d'un carré de trèfles. — “Ô là, mon garçon, t'as pas l'air du coin. Que di­rais-tu d'une bonne brochette de chèvre aux épices ? Y a pas plus typ­ique.” — “Non merci, bon mon­sieur. Je suis à la recherche d'un mage.” — “Tu veux par­ler du vieux fakir ?” Mais la car­rure bovine de la mon­ture de Ye-Jun, im­mo­bile en travers de la route, provo­quait des réac­tions et un char­retier, en ju­rant que par Shen­nong et par Shangdi cer­tains ont des af­faires à mener, cra­vacha le boeuf musqué qui aban­donna tem­po­raire­ment toute flegme.

Et sou­dain, Ye-Jun s’était retrouvé au mi­lieu d'un dé­dale d'al­lées, de pas­sages, de goulets et d'artères in­triqués en­tre des étals de tapis, d'épices et de pier­res. Les au­vents bari­olés de chaque bou­tique se che­vauchaient et re­cou­vraient la to­tal­ité du ciel. Au travers, le soleil bril­lait, col­o­rant l'at­mo­sphère chargée de pous­sière, lourde de fumée acre et étouf­fée par une chaleur son­nante. Depuis une gi­gan­tesque échoppe ver­ti­cale, une mul­ti­tude de bon­bonnes rem­plies de liqueurs mul­ti­col­ores pro­je­taient leurs re­flets aux teintes changeantes, ajou­tant à l'es­thé­tique du chaos de l'en­droit. Les gens cri­aient, cou­raient, ri­aient, né­go­ci­aient à tue-tête et se frot­taient les uns aux autres dans un con­s­tant ta­page sourd de chari­ots et de tapis jetés sur l'épaule. Depuis l'artère dans laque­lle Ye-Jun es­sayait d'avancer, toute une faune de vieux no­mades aux gueules grumeleuses, de femmes af­fublées de robes ex­tra­v­a­gantes, d'en­fants cha­pardeurs et d'an­i­maux en tout genre al­lait à tout-va but­tant sans même s'en ren­dre compte con­tre son boeuf musqué im­per­turbable.

— “Bon­jour, ex­cusez-moi...” tenta Ye-Jun à l'adresse d'une femme pressée, noyée dans la foule avant même qu'il eut fini sa phrase. “Mon­sieur ?” es­saya-t-il en­core.

Je dois trou­ver quelqu'un qui n'est pas à sa place ici, n'im­porte qui, quelqu'un qui se dé­marque d'une manière ou d'une autre...

Au mi­lieu de la foule, un vieil homme au dos courbé et vêtu de gue­nilles marchait len­te­ment, le crâne dé­garni mais arb­o­rant une barbe en pointe longue comme la main au mi­lieu de laque­lle une fine pipe cour­bée fu­mait molle­ment. Il re­gar­dait ici un tapis orig­i­nal, tâ­tait là un fruit trop mûr, pa­pil­lon­nait. Il n'est pas pressé ! Ils courent tous après leur pro­pre im­por­tance mais lui, il a du temps...

D'un coup sec et dé­cidé, Ye-Jun talonna sa mon­ture et le bovin s’af­faira à rêver d’herbe plus verte. — “Avance ! Il ne faut surtout pas qu'on le perde.” s'ex­as­péra le je­une moine sur son boeuf musqué in­d­if­férent. Ni le vieil homme ni Ye-Jun n'avancèrent, mais le flot de la foule les sé­parait néan­moins. — “Hue ! Ya ! Allez !” Et Ye-Jun ne pût que jeter un dernier re­gard à son ap­prenti po­ten­tiel avant qu'il ne dis­paraisse dans la marée hu­maine.

Le je­une moine se mit de­bout sur le boeuf, s'éti­rant au plus haut de ses qu­a­torze ans et scruta la foule. Là où un in­s­tant plus tôt s'était tenu un vieil homme se trou­vait main­te­nant un énorme bon­homme rond ti­rant une char­rette de ton­neaux, un ours noir en chaines tenu par une je­une fille, deux jumeaux en habits de scène et un tas d'autres ac­teurs de l'éclec­tisme de Khovd. Mais à quelques pas de l'ours, un fin filet de fumée blanche s'él­e­vait au des­sus des têtes, comme insen­si­ble à l'ag­i­ta­tion. C'est lui.

Ye-Jun sauta au sol. “Ne bouge pas d'ici.” lança-t-il à sa mon­ture qui prit l'or­dre très au sérieux. Et il dé­tala, pas­sant sous des jambes, sau­tant par des­sus des vo­lailles échap­pées, bous­culé par des voleurs en fuite et s’em­bou­tit à pleine al­lure dans le vieil homme.

De près, l’homme arb­o­rait une moue rieuse. — “Ex­cusez-moi,” haleta Ye-Jun. “Je suis un émis­saire de Haeinsa, en­voyé pour...” — “Bon­jour,” le coupa le vieil homme, dont toute ex­pres­sion de bonne humeur avait fuit le vis­age. — “Bon­jour, je vais vous en­seigner la magie.” — “Non.” Et il reprit son pa­pil­lon­nage à un pas plus rapide.

— “At­ten­dez, lais­sez-moi vous ex­pli­quer.” Ye-Jun s’élança sur ses talons. — “Non.” — “Je suis à la recherche d’un Grand Élu des Dieux dont le pou­voir pour­rait sau­ver mon pays. Quand je vous ai vu, j’ai su que vous en aviez le po­ten­tiel.” — “Non.” — “On peut faire des choses for­mid­ables avec la magie. Ça ne vous in­téresse pas ?” — “Non.” Sur quoi, un énorme tapis roulé porté par un énuque mal­a­droit at­ter­rit sans déli­catesse sur la tête de Ye-Jun et l’en­voya au sol. Le temps de se relever, le vieil homme avait dis­paru.


La ci­tadelle s’or­gan­i­sait au­tour du bâ­ti­ment de la Grande Or­fèvrerie de Khovd, au Sud duquel cou­lait le fleuve où les galions marchands al­laient et ve­naient de l’aube au cré­pus­cule. L’artère prin­ci­pal joig­nait les docks et la porte Nord en con­tour­nant l’Or­fèvrerie par l’Ouest, en di­rec­tion de la place forte. Sur ce boul­e­vard, de solides rails d’acier sup­por­t­aient un flux in­in­ter­rompu de wa­g­ons, tran­s­por­tant gens et marchan­dises d’un bout à l’autre de la ville. Un réseau d’aque­ducs pre­nait sa source en amont de la ville dans la mon­tagne d’Al­taï, et ap­por­tait son eau le long de la voie fer­rée, con­nec­tant les presses et les fon­deries de l’Or­fèvrerie, les portes hy­drauliques Ouest et Nord, et la forteresse.

À l’Est de l’Or­fèvrerie, loin de toutes ces in­fras­truc­tures, était le bas quartier. On y trou­vait tout ce que Khovd avait d’in­salu­bre ; des femmes de joie peu vêtues, des ou­vri­ers des fon­deries, des mineurs noir­cis, des dock­ers dur­cis, des mer­ce­naires ivres dans des tav­ernes pois­seuses... Tous ces gens dont une cité marchande a be­soin mais que la bour­geoisie de la forteresse re­nie. C’est là que Ye-Jun avait trouvé une petite au­berge bien sym­pa­thique où poser ses sa­coches et passer ses nu­its, ainsi qu’un pale­fre­nier pan­tois pour s’oc­cu­per de son boeuf musqué.

Au cours des trois jours qui suivirent sa ren­con­tre avec le vieil homme, Ye-Jun dé­dia son temps à le retrou­ver. Se sou­ve­nant de l’al­lure pau­vre des gue­nilles que l’homme avait portées au marché, il avait choisi de com­mencer par les bas quartiers. Il en avait alors méthodique­ment vis­ité chaque bou­tique, ne rechig­nant pas à glisser la tête par des portes en­tre­bâil­lées, quitte à par­fois de­voir courir après coup.

À l’aube du qu­a­trième jour, un peu dés­e­spéré, il quitta les ru­elles som­bres de l’Est de la ci­tadelle. Il faut que je me hâte. J’ai déjà passé bien trop de temps ici. Un rapide tour hors des bas quartiers et de­main, je prends la route de l’arc­tique. Alors qu’il se dirigeait en di­rec­tion de la porte Nord dans l’es­poir de pren­dre un wa­gon pour scruter la ville plus rapi­de­ment, les tours de l’Or­fèvrerie at­tirèrent son at­ten­tion et il dé­cida que l’homme qu’il cherchait s’y trou­vait peut-être.

La Grande Or­fèvrerie de Khovd était une gi­gan­tesque bâtisse an­guleuse et grise à la base large et coif­fée de trois larges chem­inées dont la fumée noire et lourde s’échap­pait en di­rec­tion de la mon­tagne. En ap­prochant, Ye-Jun re­mar­qua que chaque niveau du bâ­ti­ment était cerné d’une série de gar­gouilles dorées. Au plus bas, on trou­vait des sculp­tures de chiens ou de lézards aux yeux de jade ou d’opale, mais les niveaux supérieurs arb­o­raient des représen­ta­tions de dra­g­ons, de ti­gres ou de che­vaux fine­ment tra­vail­lées dont les yeux ser­tis bril­laient de l’iri­sa­tion dis­tante de dia­mants, et de saphirs aux carats in­es­timables.

Ye-Jun déboucha d’une ru­elle face à l’Or­fèvrerie, et se dirigea vers l’en­trée. Mais à peine eut-il fait un pas que l’un des gardes postés de­vant l’en­trée abaissa sa halle­barde et le se­cond dé­fit la muselière de son chien ; une lourde grille fut bais­sée et d’une meur­trière il pût voir ap­paraitre le canon d’un mous­quet. La logique vou­lait que l’homme qu’il recherchait ne se trou­vait pas à l’in­térieur. Il reprit alors la di­rec­tion de la voie fer­rée.